Depuis quelques temps, j'essaie de me sevrer du grand théâtre, cette mauvaise pièce permanente telle que décrite par Guy Debord et dans laquelle nous sommes conviés à jouer, chaque jours, notre vie.
J'ai commencé par ne plus ouvrir la radio matinale et me désabonner d'un quotidien quelconque auquel j'avais tenter de trouver des vertus objectives. Comme je passe beaucoup de temps en voiture pour mon métier, j'essaie d'attraper le topo de cinq minutes des nouvelles à Radio-Canada histoire de mesurer l'étendu de la propagande et parfois, exfiltré une information substantielle.
La radio francophone musicale en général a atteint un tel degré de mièvrerie, mis à part l'exceptionnel Alain Lefebvre, que c'est la CBC qui parfois me réconforte un peu, lorsqu'il n'y a rien à CIBL ou que la radio classique se contente des musiques de chambre peu inspirée pour la bourgeoisie du XVIII ème siècle.
Il y'a aussi bien sûr bien sûr, la solution des CDs. Un copain m'a passé récemment presque tout Van Morrison et presque tout Leonard Cohen. Le premier passe très bien le road test. Le second, me demande plus d'attention et parfois m'empêche de me concentrer sur la route.
Reste enfin la possibilité d'écouter le silence avec le bruit du moteur sur la grand-route. Mais à 10 km h dans un bouchon, c'est nettement plus difficile.
C'est justement dans un bouchon sur la quarante que j'ai entendu la directrice du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal annoncer en prime-time news, qu'ayant été très sensible aux nombreux courriers et témoignages indignés relié à l'affaire Cantat, elle se voyait dans l'obligation d'interdire la présence du célèbre chanteur de rock n roll meurtrier dans le cycle de Sophocle présenté par Wajdi Mouawad en 2012.
Y'a pas à dire. On a le sens des priorités dans le scénario théâtral social. Comme on est en pleine campagne électorale, cet après-midi-là, on ne parlera ni du bombardement des civils lybiens par l'Otan, ni de la fuite de matières hautement radio-actives dans l'océan près de la centrale Fukushima.
Toute la semaine, les considérations morales ce seront fait entendre sur les ondes et dans la rue, le consensus unanime des politiciens, des commentateurs et du citoyen-lambda, ne laissant place qu'à un jugement lapidaire sur le Charles Manson de France.
Sur le travail de Mouhawad, sur les cycles de violences dans la société, sur le pardon et la rédemption, pas un mot. Chacun étant trop occupé à se positionner sur ce dossier prioritaire soit à droite, pour affirmer son conservatisme de screw triomphant, soit à gauche, pour sauver sa job, s'en tenir au légalisme strict et ramper comme une lavette en défendant le droit des québécois d'obtenir des retombées économiques des futurs contrats de F 35 de Lockhead Martin. Inexistant: le débat sur le fait que le montant alloué projeté pour l'entretient d'un seul de ces avions, à peine encore dessiné, serait à même de nourrir les familles dans le besoin au Québec pour des décennies. Tout aussi inexistant: le questionnement sur les motifs des bombardements humanitaires de l'ONU sur des civils libyens avec des missiles à l'uranium appauvri pour secourir des troupes d'Al Quaida entrainés par la CIA.
Dernièrement, Stephen Harper s'est amusé à diffuser un vidéo sur You Tube, où on le voit, avec une petite philippine en arrière plan, exécutant au piano et chantant la chanson de John Lennon, Imagine.
C'est ce même Harper qui au dernier débat des chefs disait avec sa franchise ironique, à glacer le sang, que la crise économique de 2008 allait donner des opportunités d'affaires, ce même Harper, cheerleaders assumés de l'OTAN, de la militarisation du monde, de l'exploitation effrénée des sables bitumineux, de la privatisation de l'état et de l'abandon des politiques de soutien à la culture, ce même Harper, qui a dépensé un milliard en sécurité pour le sommet du G8, ordonnant à la GRC d'infiltrer à coup d'agents provovateurs et de casseurs tous les groupes de gauches et à la police de Toronto de battre des records d'arrestations arbitraires.
C'est lui qui chante Imagine sur You Tube.
Quant à moi, le sommet du cynisme, de l'inculture et du sacrilège est atteint depuis le pillage des musées de Bagdad par les Marines. Mais ce dernier épisode est de la même eau.
Et parmi la foule des abrutis qui lapident Cantat et Mouhawad, la majeure partie iront voter pour Stephen Harper sans lui demander des comptes. Les autres pourront toujours gémir qu'ils n'obtiennent pas les retombées des contrats de F35 dans leur circonscription, désormais, je les conchient tous autant qu'ils sont avec leur démocratie à la noix, leurs grands accomplissements civilisationnels et leurs valeurs morales de screw de banlieue.
Je sors de la pièce définitivement. Je préfère encore Bertrand Cantat avec toute sa souffrance coupable et sa bêtise meurtrière de drogué défoncé que cette morale du génocide propret à l'uranium appauvri, que cette foule de lapideurs en règle qui n'ose même pas se regarder en face dans les miroir des boudoirs de ce grand théâtre absurde tellement décadent que même Alfred Jarry aurait du mal, aujourd'hui, à le décrire en langue française.
Chers concitoyens, chers électeurs, ce n'est pas l'imagination que vous avez portée au pouvoir, mais le fascisme ordinaire.
Oh ! Elle a fière allure la civilisation.... Quel progrès prodigieux depuis Sophocles !