J’étais une crackpot de droite (et j’ai la photo pour le prouver)
Vendredi 19 mars 2010Il y a trois ans, j’avais créé pour m’amuser un personnage nommé Léo Forget. Pour être bien franche, c’était en partie une création de Zhom, du Jour des vidanges, car c’est lui qui avait trouvé le nom — il avait rêvé que j’étais en réalité un homme qui portait ce patronyme. Mon Léo était plombier et pompier volontaire à Thurso, avait une femme prénommée Manon et un Hummer qu’il adorait faire reluire le samedi. Surtout, Léo se plaisait à donner son opinion sur l’actualité, sur un ton qui se voulait parodique et féroce envers les commentateurs populistes de droite qui encombrent tous les grands médias.
Pendant quelques mois, j’eus un plaisir fou à jouer, sur un mode ironique, au gros facho raciste et réactionnaire. C’était si facile de s’indigner pour des futilités, si facile de trouver des complots partout, si facile d’expliquer tous les maux de la société par la perversité de quelques boucs émissaires, que je me surprenais à éprouver du plaisir en écrivant, moi qui d’habitude n’accouche de mes textes que dans la douleur.
Jusqu’à ce que je me rende compte qu’on me prenait au sérieux.
Je me suis mise à recevoir des courriels étranges de plusieurs personnes qui selon toute vraisemblance ne se connaissaient pas et qui me disaient en substance « bravo Léo, nous sommes d’accord avec toi, enfin quelqu’un qui ose dire la vérité, et patati et patata ». J’avais beau mettre le paquet, adopter le style du parfait demeuré, aller à fond dans l’absurde et devenir parfaitement odieuse, je ne recevais que des éloges et des encouragements. Je relus alors l’œuvre complète de Léo et je dus me rendre à l’évidence : ce qu’il racontait ne jurait absolument pas dans le paysage médiatique actuel. Avec son vocabulaire de cinq cents mots, ses sophismes gros comme sa bedaine de bière et ses raisonnements d’arriéré mental, il était parfaitement en phase avec tous les autres opinieux qu’on retrouve partout.
Horrifiée, j’ai alors tué Léo, puis je l’ai démembré et caché dans le congélateur de son bungalow de Thurso.
Mercredi dernier, suite à la lecture du Journal de Montréal (mea maxima culpa, mais j’avais une excuse : c’est tout ce qui avait à lire dans la salle d’attente de la clinique où j’étais allée pour une prise de sang), le fantôme de Léo est soudainement revenu me hanter et, plongée dans une transe médiumnique, j’ai craché le texte qui suit :
[MODE LÉO FORGET ON]
Ce matin, le Journal de Montréal a mis le doigt sur un scandale, un vrai, juteux comme je les aime et si révoltant que j’ai failli en restituer mon Œuf McMuffin avec saucisse. Qui a dit qu’on avait besoin de journalistes pour déterrer la marde qui croupit sous la neige et qui menace la salubrité de notre société? Qu’ils restent lockoutés, ces pseudo-intellos de la go-gauche interlectuelle, le Journal est aujourd’hui aussi bon — sinon meilleur — qu’avant. Il est encore épais, absorbant et fait toujours des merveilles dans la litière de mes chats qui n’ont même pas eu à bouleverser leurs habitudes et continuent à pisser voluptueusement sur le charmant minois de Nathalie Elgrably.
Toujours est-il que le Journal a révélé au monde entier le problème dont tout le monde parle depuis des mois, celui qui se trouve au cœur de tous les enjeux contemporains : les brigadiers scolaires, ces syndiqués jouissant de privilèges sans rapport avec leur productivité, ces gras-durs de profiteurs qui parfois, si on se fie à l’héroïque journaleux de Quebecor, arrivent quinze minutes en retard au travail et même (ô scandale!) attendent dans leur voiture que les enfants arrivent au coin de la rue pour les faire traverser. Quand je pense qu’on les paie le salaire mirobolant de DOUZE DOLLARS l’heure pour simplement traverser une rue! C’est tout simplement révoltant. Voilà un autre exemple du gaspillage des taxes que nous devons tous payer à la sueur de notre front! Est-ce que quelqu’un au gouvernement va finir par mettre ses culottes ou vont-ils continuer de se promener les fesses à l’air?
En vérité, je vous le dis, si ça va si mal au Québec, c’est à cause de tous ces parasites qui nous sucent la moelle et ne se donne plus la peine de recracher dans leurs mains et se mettre à travailler. Est-ce que je suis syndiqué, moi? Non monsieur! Jamais je n’embarquerais dans cette gimmick qui fait chuter la productivité de la nation. Ce qui nous manque, c’est de la discipline, surtout si on ne veut pas se faire avaler tout rond par les Chinois. Vous pensez que les brigadiers scolaires sont syndiqués, à Bégigne? Pantoute! Ils se trouvent chanceux quand ils reçoivent un bol de riz et que leur famille n’est pas fusillée parce qu’ils font partie du Falus Gong. Va falloir un jour qu’on fasse preuve de clairvoyance et qu’on devienne extra-lucides! Il faut qu’on coupe dans le gras, si on veut un jour pouvoir soigner les vieux et éviter l’Apocalypse. Les finances publiques sont à terre et ce n’est certainement pas les brigadiers qui vont les ramasser : ils sont bien trop occupés à rester assis dans leur char!
Entéka. Merci à toi, PKP, pour la qualité de l’information que tu nous offres si généreusement; continue de débusquer pour nous tous ces profiteurs qui s’en mettent plein les poches en s’imaginant que tout leur est dû et surtout empêchent les honnêtes milliardairesactionnaires travailleurs de profiter du fruit de leur labeur.
[MODE LÉO FORGET OFF]
Vous voyez? Ce texte d’opinion est si banal que la parodie est à peine décelable. J’ai beau faire de mon mieux pour ridiculiser les bouffons médiatiques, tous mes efforts sont vains car nous avons été conditionnés, tous autant que nous sommes, à trouver ce genre de truc normal et sensé.
Ce qui me scie les jambes, c’est que l’indignation du public est toujours canalisée vers ce genre de détail sans importance et jamais vers le scandale fondamental et permanent de la propriété, de l’exploitation, de la pauvreté, de la domination. Les médias sont toujours à l’affut d’un groupe à stigmatiser, un groupe facilement identifiable dont le comportement semble à première vue scandaleux, mais qui en fait ne porte pas à conséquence.
Voilà ce qu’on veut nous faire croire : la cause de notre vie frustrante, misérable et vide n’est pas celle qui semble flagrante de prime abord — c’est-à-dire devoir se plier à l’esclavage à temps partiel qu’on nomme « travail » pour avoir le privilège de survivre, voir niés ses désirs de liberté en se faisant offrir en échange la possibilité dérisoire d’acheter des cossins inutiles dont on a finalement rien à foutre. Non! La raison de notre insatisfaction serait que d’autres personnes profitent de la situation et ne se plient pas à la même discipline odieuse que nous. Ce sont donc des parasites qui refusent de travailler, de faire les mêmes sacrifices que nous et qui ont quand même accès au nirvana de la consommation. Sus aux profiteurs du système! Au poteau!
Le truc est vieux comme le monde : c’est celui du populisme de droite. Les « responsables » doivent « rendre des comptes ». Ce sont les désœuvrés, les inactifs, ceux qui contournent l’exploitation — même partiellement, même fugacement. Ce discours a l’avantage de transformer le mécontentement en haine gérable par le système en la redirigeant vers les classes inférieures de la société plutôt que vers les institutions et ceux qui les dirigent. Car les bourgeois travaillent, eux, et même beaucoup. Ils se lèvent à cinq heures du mat’ et bossent jusqu’à tard dans la nuit. Ils sont laborieux et donc vertueux. Dans ces conditions, le mal ne peut que se trouver ailleurs.
Voilà pourquoi le travail est continuellement présenté comme une valeur fondamentale et indiscutable. Car bien plus qu’à produire les moyens de subsistance, il sert à maintenir et reproduire l’oppression. Mais ça, c’est une vérité trop choquante, trop inouïe pour être même concevable par l’immense majorité de nos contemporains : remercions les idéologues médiatiques pour ce précieux service offert à ceux qui nous humilient quotidiennement.
Continuez à diriger votre haine vers vos camarades de galère; ça ne vous soulagera ni des coups de fouet ni de votre obligation de ramer, mais vous ressentirez peut-être un peu moins la brûlure de vos chaînes.


