mardi 27 mai 2008

Mai 68, ou le triomphe de la bonne conscience

Le philosophe Luc Ferry, rapporte le journaliste Christian Rioux dans le Devoir, retient de mai 68 qu’il a permis « le triomphe » de l’individualisme. « Il fallait que les valeurs traditionnelles fussent déconstruites pour que le capitalisme s’épanouisse » nous dit-il. « Jouir sans entrave est un slogan capitaliste ». J’admets volontiers que les valeurs de liberté qui ont été transmises, ont permis l’émancipation des femmes, des homosexuels, des minorités. Et que, d’autre part, ce libéralisme moral allant de pair avec un modèle de libéralisme économique, il n’a fait qu’exacerber l’hyperconsommation. Tout le monde est d’accord.

Plus loin : « le bourgeois se reconnaît dans l’Art contemporain puisqu’il exprime très précisément le culte de l’innovation que l’entreprise va sacraliser ». Presque un truisme. Dur de dire si les « précurseurs » des soixante-huitards dont le philosophe parle (on peut penser aux Dadaïstes) sont pertinents à ses yeux. Est-ce qu’une critique radicale de la récupération est nécessairement suspecte parce qu’elle est récupérée ? Dommage, l’article n’en dit mot.

La contrepartie du culte de l’innovation, la mauvaise « transmission des héritages », et ses effets pervers sur l’éducation et la langue a été longuement débattue partout en occident depuis les années 80. La France y a mis un frein lors du passage du philosophe au ministère de l’éducation. Tant mieux. Le Québec est en train de mettre la pédale douce sur les réformes qui ont privilégié à outrance la « pédagogie active ». On est d’accord.

Mais là où on apprend enfin quelque chose, c’est quand il parle des « républicains nostalgiques » comme Régis Debray ou Alain Finkelkraut. « L’individualisme rejette les structures traditionnelles. Mais ce n’est pas l’égoïsme non plus. Jamais les sociétés n’ont été aussi altruistes. » Pour exemple : les prêtres et les homosexuels qui veulent se marier, les enfants qui sont « chéris comme jamais », « le caritatif et l’humanitaire » qui n’ont jamais été aussi « développés ».

Ici, j’ai bien du mal à suivre cette analyse « relativiste », remplie de pieux silences.

Tout d’abord, le combat des minorités a été gagné, mais comme l’a constaté Naomi Klein dans No Logo, les classes laborieuses en occident (et les classes non laborieuses dont le nombre est en constante augmentation) n’ont jamais été aussi loin du paradis promis depuis les années soixante. Quand au tiers-monde, sous la pression de la mondialisation, s’ajoute à l’esclavage institutionnalisé, la pression de la famine planifiée, l’invasion des OGM germicides, l’augmentation de la toxicité de la terre, de l’eau et de l’air et des effets dévastateurs des changement climatiques. Pas un mot là-dessus.

Les enfants des classes aisées sont peut-être « chéris » comme jamais sous une avalanche de cadeaux, mais leurs parents « workaholics » n’ont jamais été aussi absents. Pour les pauvres, on se contente du Nintendo et de la télé. Quant aux enfants du tiers-monde, c’est le champ de mine qui sert de cours de récréation.

Pour ce qui est du développement de la sphère « caritative » et « humanitaire », il n’y a bien encore que les philosophes, les universitaires et les journalistes pour tenter de nous faire croire encore à la fable d’un occident altruiste et désintéressé avec ses gros sabots que sont USAID, le FMI, RSF, la plupart du temps financé par la NED, la Ford Foundation ou la Carnegie et qui ne sont que des extensions de la machine de propagande de la CIA. Pouvons-nous parler d’altruisme en Irak avec son million et demi de morts ? L’ouragan Katrina nous a bien montré de quel bois se chauffe l’aide humanitaire à deux vitesses à l’intérieur même de l’Empire.

Quand à la reconnaissance de « l’altérité des cultures » qui va jusqu’au « politically correct » à l’intérieur des sociétés occidentales, nul mot du philosophe sur sa contrepartie, dont l’exemple frappant est illustré par le saccage des musées de Bagdad lors de l’invasion américaine et l’arrivée prochaine d’un Walt Disney dans l’ancien zoo de cette capitale, berceau de l’humanité.

«L’altérité des cultures », le « sacré à visage humain » dont nous parle Monsieur Ferry n’est que l’expression d’une vue de l’esprit particulièrement tordu d’un philosophe de la « société du spectacle » pour reprendre l’expression de Guy Debord, ce soixante-huitard passé de mode. Si au moins, ça nous faisait rire. Non, l’aide humanitaire, comme les accommodements raisonnables, c’est exactement comme l’indulgence des catholiques au Moyen-Âge qui permettait aux bourgeois de s’acheter une place au paradis de la bonne conscience. Décidément, mai 68 est une révolution ratée. Il nous faudrait un nouveau Luther ou un Danton.

lundi 5 mai 2008

Les aventures de Barrick Gold au Congo

Une petite boite d'édition, Écosociété, vient de faire paraître un petit livre sur les agissements de la multinationale canadienne Barrick Gold au Congo. Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique . C'est un sujet sur lequel l'auteur du Crachoir (http://mccomber.blogspot.com/) nous a entretenu longuement. Ce petit livre se retrouvera bien rapidement en rupture des stock dans les quelques librairies qui se donneront la peine de le mettre sur les rayons pour se faire accroire qu'une pluralité d'opinions existe dans notre belle société pas du tout colonialiste.

Barrick Gold réplique en lançant une poursuite de 6 millions. On appelle ça un SLAPP ( Srategic Lawsuit Against Public Participation), comme ils pullulent par les temps qui courent. Demandez à André Bélisle de l'Association Québecoise de Lutte contre la Pollution Atmosphérique ce qu'il en pense, depuis que son organisme a été complêtement muselé dans le dossier Rabaska.

Dans le cas de ce terminal gazier, cependant, je comprends l'utilisation du SLAPP, parce que c'est le genre de projet qui se monte en pleine face du monde et qui est dur à faire passer sans un minimum de muscles. Mais dans le cas de ce minuscule brulôt qui risque de passer dans l'indifférence générale, je ne comprends pas la Stratégie de Barrick Gold. Des bulldozer qui enterrent le monde vivant... franchement, y'a rien là ! Ce sont juste des noirs du Congo !!

http://www.lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=818

Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique
02 mai 2008
L'aut'journal
La minière Barrick Gold a décidé de poursuivre pour 6 millions de dollars la maison d'éditions Écosociété.Dans un communiqué émis pour appuyer la publication du livre Noir Canada : pillage, corruption et criminalité en Afrique et dénoncer les tentatives de censure et d’intimidation de à la suite de la mise en demeure de la part de la société minière canadienne Barrick Gold assortie de menaces de poursuite judiciaire en diffamation contre les auteurs du Collectif Ressources d’Afrique, trois organismes de la communauté africaine réclament un débat public.


Élie Nahimana, au nom de la Communauté burundaise du Canada, Jean-Marie Mousenga, au nom de la Communauté congolaise de Montréal et Pierre-Claver Nkinamubanzi du Congrès rwandais du Canada sont intervenus dans le débat.

Dans leur communiqué, ils rappellent que les avocats des Éditions Écosociété notent que : «les Éditeurs ne prétendent en aucune façon que ces allégations étaient ou non fondées, contrairement à ce que soutient Barrick Gold. Participer à un débat ne sous-entend pas prendre une position péremptoire».

Le débat soulevé par la publication de ce livre interpelle les gouvernements du Canada et du Québec, les organisations canadiennes de développement et de coopération internationale qui interviennent en Afrique et toute personne éprise de paix et de justice à questionner l’éthique de nos compagnies minières opérant en Afrique.

C’est pour favoriser un tel débat que nos trois communautés ressortissantes de la Région des grands lacs africains : La communauté burundaise de Montréal, la communauté congolaise de Montréal Métropolitain et le Congrès rwandais du Canada dénoncent l’attitude de Barrick Gold de vouloir empêcher toute forme de critique sur certains agissements de nos compagnies minières en Afrique.

Nos trois communautés rappellent que dans son rapport intitulé Le fléau de l’or congolais , rapport basé sur six missions de recherche conduites par Human Rights Watch en 2004 et 2005, l’organisme soulève : « une question à la fois révoltante et accablante du cycle d’exploitation de l’or congolais. Il présente en même temps des intérêts en jeu pour le contrôle de gisements aurifères dans le Nord-est du Congo. L’organisme recommande aux gouvernements ougandais, rwandais et congolais d’user de leur influence pour persuader les groupes armés en Ituri de mettre un terme aux abus commis contre les Droits humains. Il recommande aussi aux gouvernements suisse, sud-africain, britannique et ougandais d’exercer des pressions sur les sociétés opérant à partir de leurs juridictions légales afin qu’elles prennent toutes les mesures nécessaires pour s’assurer que leurs activités n’ont pas de conséquences néfastes sur les droits humains au Congo.»

En 2003, le quatrième rapport des experts des Nations unies intitulé Pillage systématique et exploitation illégale des ressources naturelles du Congo publiait la liste des pays d’où proviennent des firmes impliquées gravement dans le pillage et l’exploitation illégale des richesses de la République Démocratique du Congo : Belgique : 24 firmes, Congo Démocratique : 24 firmes, Angleterre : 19 firmes, Ouganda : 14 firmes, Rwanda : 13 firmes, Afrique du Sud : 12 firmes, Zimbabwe : 11 firmes, Canada : 8 firmes, USA : 7 firmes, Allemagne : 3 firmes, Suisse : 3 firmes, Thaïlande : 3 firmes, Chine : 2 firmes, Israël : 2 firmes, Bermuda : 1 firme, Finlande : 1 firme, France : 1 firme, Ghana : 1 firme, Hollande : 1 firme, Malaisie : 1 firme.

Comme on peut le constater, tout le monde se sert allégrement et sans scrupules en République Démocratique du Congo. La crise qui déchire aujourd’hui la région et les différentes guerres par procuration qui déciment les populations entières en Afrique profitent à leurs commanditaires, à leurs satellites sur le terrain et engendrent des graves violations des droits humains.

Les dommages causés par les conflits armés sont énormes sur l’ensemble du continent : La Somalie, Le Libéria, Le Tchad, Le Congo-Brazzaville, Le Soudan, etc. Dans chacun des cas, on observe une lutte pour le contrôle et l’exploitation des matières premières. Comment expliquer ce contraste de pays regorgeant des ressources naturelles incommensurables mais dont le fruit ne profite guère à leurs populations?Comment ne pas questionner l’éthique de ces multinationales qui signent des contrats miniers en période de guerre? Cas de la RDC en 1996-1997?

Nos trois communautés désapprouvent totalement l’attitude de Barrick Gold qui veut empêcher la tenue d’un débat public sur l’exploitation des ressources naturelles de l’Afrique. Nos communautés lancent un appel vibrant au gouvernement canadien, au gouvernement québécois, aux parlementaires fédéraux et québécois d’enquêter sur les allégations contenues dans le livre Noir Canada afin d’éclairer l’opinion publique canadienne et québécoise sur les activités de nos compagnies minières en Afrique.

Enfin, nos communautés demandent à la compagnie Barrick Gold, pour sa crédibilité et sa réputation, de rendre ses études publiques afin de démontrer que les allégations contenues dans le livre Noir Canada ne sont pas fondées.